Un changement de démocratie ?

By | 20 juin 2018

Dès les années 1950, des politistes américains n’hésitaient pas à endosser une conception élitiste du fonctionnement des régimes démocratiques modernes, assumant que la participation de tous à chaque instant poserait également des problèmes : « certains sont et doivent être intéressés par la politique ; d’autres ne le sont pas et n’en ont pas le besoin5 ». Que des pans entiers de la population et des territoires aient perdu confiance dans les gouvernants et ne se sentent pas concernés par les élections peut cependant avoir des conséquences graves sur la fabrique de notre société. Le fait que les retraités votent plus souvent que les jeunes ne peut-il pas aboutir à des choix politiques plus favorables aux premiers ? Et que dire du fait que les campagnes votent plus souvent que les villes, que les centres-villes votent plus souvent que les quartiers périphériques, que les cadres votent plus souvent que les ouvriers ? Bref, en France comme dans toutes les démocraties occidentales, le fonctionnement actuel des régimes politiques peut aussi produire de nouvelles « inégalités de voix6 ». Jusqu’à quel point un système démocratique peut-il donc se permettre ce décalage entre gouvernants et gouvernés ? Cette question est essentielle pour l’avenir des sociétés modernes. Elle est d’autant plus intéressante que d’autres fonctionnements de la démocratie sont possibles. Contrairement aux conceptions élitistes de la démocratie, qui se méfient fondamentalement des électeurs, il est possible de défendre une vision optimiste du rôle des citoyens. De ce point de vue, on ne mesure sans doute pas encore l’ampleur et la puissance des transformations produites par la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Jamais l’accès à l’information politique n’a été aussi facile pour les électeurs. La plupart des textes de loi, des votes ou des débats sont à portée de clics ; les simples citoyens, les citoyens engagés, les collectifs, les associations, les intérêts organisés, les syndicats, les médias sont désormais en capacité de peser sur le processus législatif et de contrôler l’activité des gouvernants. En termes de participation politique, on n’a jamais autant boycotté, pétitionné ou consommé de manière engagée en France. Enfin, l’électorat français n’a jamais été aussi diplômé et donc en état de comprendre les enjeux débattus. En 1968, 45 % des adultes n’avaient aucun diplôme ; ils sont moins de 20 % aujourd’hui.